Vendredi 7 décembre 2007

Parlons d'amour, donc. Vous écrivez: «Certaines femmes sont des trappes où l'on tombe. Parfois, de ces pièges, on ne veut plus sortir.» Pourquoi ne «veut» -on plus en sortir?

E.-E.S. L'amour est la fréquentation assidue d'un mystère. Ce n'est pas satisfaisant (puisque ce mystère ne sera jamais percé) mais c'est passionnant. Aimer, c'est donc d'abord consentir au lien démesuré que l'on consent avec l'autre. Puis se rendre compte que ce lien ne sera jamais ni la connaissance de l'autre ni la possession de l'autre. Ce sera juste la fréquentation assidue de quelque chose qui nous échappe toujours: l'autre dans sa liberté, dans ses volte-face, dans ses capacités de partir ou de revenir, de dire non... Il y a dans l'amour un abandon quiétiste. Dans l'amour humain comme dans l'amour divin. Ce qui m'intéresse, c'est l'attachement irréversible, le lien impossible à défaire même lorsque la vie amoureuse devient insupportable.

En ce sens, aimer et écrire sont donc deux fréquentations d'un secret qu'il faut accepter de ne jamais percer?

E.-E.S. Oui, la similitude est grande. Au départ, il y a un impérialisme dans l'écriture, c'est-à-dire une volonté de s'approcher du secret, de le révéler et de le résoudre. Puis vient la période de l'humilité, c'est-à-dire le moment où l'on comprend que ce secret est précisément ce qui nous rend fécond, qu'on ne parviendra jamais à le posséder et qu'on ne doit pas y parvenir. L'amour est semblable: accepter de ne pas posséder le secret de l'autre, se rendre compte que c'est précisément parce qu'on ne cherche pas à le percer que l'amour se fortifie. La littérature vise à rendre du mystère, pas à en percer. L'amour aussi, je crois. La philosophie cherche à résoudre le mystère tandis que l'art, au contraire, célèbre le mystère.

Eric-Emmanuel Schmitt

Par nomansland
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