monde n'existe que dans les questions qu'on lui pose
Ce livre de Vincent Delecroix se lit rapidement mais pose les questions essentielles
Et l'absence non seulement de générosité, mais de toute qualification morale, l'absence criante des fondements rudimentaires de la moralité, me confirmait le degré alarmant
de la bassesse qu'avait atteint l'humanité par le fait même que cette humanité était désormais non seulement livrée à la logique du monde économique, mais véritablement construite, recréée par
lui. (p.58)
" [...], c'est cela la fin du monde : que nous ne nous voyions plus du tout les uns les autres."
" Vous voyez la philosophie veut comprendre, saisir le sens du monde dans lequel nous sommes, pas maîtriser ou expliquer ce monde. Quel sens a t-il pour nous ? Comment
existe-t-il pour nous ? Et quand on pose des questions, de véritables questions, on laisse apparaître ce sens dans la question elle-même, vous comprenez ? Ou plutôt le sens se fait, il se fait
dans la question ; le monde n'existe que dans les questions qu'on lui pose ; c'est cela, comprendre." (p.72)
Vincent Delecroix, À la porte, Ed Gallimard, 2004
Il faut de l’amour pour saisir un visage,
Il faut de l’amour pour saisir un visage,
l’amour est ce qui rend visible.
Et qu’est-ce qui nous intéresse, à part être sous le regard ?
Qu’est-ce qui nous blesse,
sinon la transparence où nous sommes laissés ?
Rien ne nous manque jamais que la foi des visionnaires et le don du visage :
si nous pouvions seulement,
ne serait-ce qu’une fois,
céder au mystère de l’apparition...
Si nous pouvions oser ce geste mystique et fou : croire nos yeux.
Qu’est-ce qu’être aimé, dis-le moi, sinon apparaître
– je suis-là, regarde-moi -
Apparaître,
oui,
être à part.
Camille Laurens Cet absent-là
Michel François Lavaur
Ils jouaient dans la classe
avec les mots et les images.
Ils apprivoisaient
peu à peu le langage.
Ils faisaient des charades
des rébus des comptines
des bouts-rimés des acrostiches
et des calligrammes.
Ils dessinaient tout un bestiaire
d’oiseaux quadrupèdes
velus ou bicéphales
des martaureaux et des cerfeuilles
des serpaons des escargorilles.
C’est ainsi qu’il est né
avec sa trompe longue
de papillon et ses huit pattes frêles
l’éléphantastique.
Pierre Morhange La pluie
La pluie et moi marchions
Bons camarades
Elle courait devant et derrière moi
Et je serrais notre trésor dans mon cœur
Elle chantait pour nous cacher
Elle chantait pour endormir mon coeur
Elle passait sur mon front sa peau mouillée
Et humaine ma chère pluie
Elle tendait l'oreille
Pour savoir si mon chant silencieux était anéanti
Elle me met les mains sur les épaules
Et court tant haut dans la plaine du ciel
Et tant me montre les diamants du soleil
Et tant toujours me caresse la peau
Et tant toujours me chante dans les os
Que je deviens un bon camarade
J'entonne une grande chanson
Qu'on entend et les cabarets et les oiseaux
Disent à notre passage Maintenant
Ils chantent tous les deux.
Pierre Morhange
LE DERNIER POÈME Eluard
J'ai rêvé tellement fort de toi,
J'ai tellement marché, tellement parlé,
Tellement aimé ton ombre,
Qu'il ne me reste plus rien de toi.
Il me reste d'être l'ombre parmi les ombres
D'être cent fois plus ombre que l'ombre
D'être l'ombre qui viendra et reviendra
dans ta vie ensoleillée.
Le vaste monde Aragon
Où faut-il qu'on aille
Pour changer de paille
Si l'on est le feu
A moins qu'il ne faille
Si l'on est la paille
Fuir avec le feu
La paille est si tendre
Mais vouloir l'étendre
Etendra le feu
Qu'on tente d'étreindre
Or il faut l'éteindre
Eluard Pour qu'il lui soït règle d'or pur
Pour qu'il lui soït règle d'or pur
Pour que sa gorge bouge douce
Sous la chaleur tirant la chair
Vers une caresse infinie
Pour qu'elle soit comme une plaine
Nue et visible de partout
Pour qu'elle soit comme une pluie Miraculeuse sans nuage
Comme une pluie entre deux feux
Comme une larme entre deux rire*
Pour qu'elle soit neige bénie
Sous l'aile tiède d'un oiseau
Lorsque le sang coule plus vite
Dans les veines du vent nouveau •
Pour que ses paupières ouvertes
Approfondissent la lumière
Parfum total à son image
Pour que sa bouche et le silence
Intelligibles se comprennent
Pour que ses mains posent leur paume
Sur chaque t£te qui s'éveille
Pour que les lignes de ses mains
Se continuent dans d'autres mains
Distances à passer le temps
Je fortifierai mon délire
De l'océan à la source
De la montagne à la plaine
Court le fantôme de la vie .
L'ombre sordide de la mort
Mais entre nous
Une aube naît de chair ardente
Et bien précise
Qui remet la terre en état
Nous avançons d'un pas tranquille
Et la nature nous salue
Le jour incarne nos couleurs
Le feu nos yeux et la mer notre union
Et tous les vivants nous ressemblent
Tous les vivants que nous aimons
Les autres sont imaginaires
Faux et cernés de leur néant
Mais il nous faut lutter contre eux
Ils vivent à coups de poignard
Ils parlent comme un meuble craque
Leurs lèvres tremblent de plaisir
A l'écho de cloches de plomb A la mutité d'un or noir
Un cœur seul pas de cceur
Un seul cœur tous les cœurs
Et les corps chaque étoile
Dans un ci cl plein d'étoiles
Dans la carrière en mouvement
De la lumière et des regards
Notre poids brillant sur terre
Patine de la volupté
A chanter des plages humaines
Pour loi la vivante que j'aime
Eluard Un oiseau s'envole
Un oiseau s'envole,
II rejette les nues comme un voile inutile,
II n'a jamais craint la lumière,
Enfermé dans son vol
II n'a jamais eu d'ombre.
Coquilles des moissons brisées par le soleil.
Toutes les feuilles dans les bois disent oui,
Elles ne savent dire que oui,
Toute question, toute réponse
Et la rosée coule au fond de ce oui.
Un homme aux yeux légers décrit le ciel d'amour.
Il en rassemble les merveilles
Comme des feuilles dans un bois,
Comme des oiseaux dans leurs ailes
Et des hommes dans le sommeil.
Et un sourire Eluard
La nuit n'est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l'affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il ya toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un coeur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie à se partager.
Paul Eluard
Gaspar Lorand Il y a si longtemps que j'essaie de toucher la nuit
il y a si longtemps que j'essaie
de toucher la nuit les fronces légères
que fait l'eau dans le silence —
toucher dans le corps frileux, froissé
le souffle de Dieu sur les eaux
cette chose qui éclaire mes images
et parfois de si loin les déchire
les yeux de nuit un instant grand ouverts
regardent chaque son ou battement brûler
d'un insoutenable qu'il faut soutenir —