Homme égaré dans les siècles,
Ne trouveras-tu jamais un contemporain ?
Et celui-là qui s’avance derrière de hauts cactus
Il n’a pas l’âge de ton sang qui dévale de ses montagnes,
Il ne te connaît pas les rivières où se trempe ton regard
Et comment savoir le chiffre de sa tête recéleuse ?
Ah ! Tu aurais tant aimé les hommes de ton époque
Et tenir dans tes bras un enfant rieur de ce temps-là !
Mais sur ce versant de l’Espace
Tous les visages t’échappent comme l’eau et le sable,
Tu ignores ce que connaissent même les insectes, les gouttes d’eau,
Ils trouvent incontinent à qui parler ou murmurer,
Mais à défaut d’un visage
Les étoiles comprennent ta langue
Et d’instant en instant, familières des distances,
Elles secondent ta pensée, lui fournissent des paroles,
Il suffit de prêter l’oreille lorsque se ferment les yeux.
Oh ! Je sais, je sais bien que tu aurais préféré
Etre compris par le jour que l’on nomme aujourd’hui
A cause de sa franchise et de son air ressemblant
Et par ceux-là qui se disent sur la terre tes semblables
Parce qu’ils n’ont pour s’exprimer du fond de leurs années-lumière
Que le scintillement d’un cœur
Obscur pour les autres hommes.
Guy Gofette Un peu d'or dans la boue VI
Et tu finis par ranger le livre, là-haut,
à sa place exacte, ce petit creux d'ombre et d'oubli
comme le coin de terre qui te revient.
Tu reviens toi aussi
à ta place, devant la fenêtre, la table,
ce carré de neige que nul encore n'a forcé
et qui va dans tous les sens comme ta vie
parmi les mots, les morts.
Tu sais bien qu'aucun signe ne guérit de l'aosence,
pas plus que le merle en tombant ne renverse
l'axe de la terre, mais tu persistes, ô scribe,
à soudoyer les anges :
un peu d'or dans la boue, dites, que la nuit reste ouverte.
Si j'ai cherché — ai-je rien fait d'autre? — ce fut comme on descend une rue en pente ou parce que tout à coup les oiseaux ne chantaient plus. Ce trou dans l'air,
entre les arbres, mon souffle ni mes yeux ne l'ont comblé — et je criais souvent f au milieu des herbes, mais je n'attendais rien, je me disais : voilà,
je suis au monde, le ciel est bleu, nuages : — les nuages et qu'importé le cri sourd des pommes sur la terre dure : la beauté, c'est que tout va disparaître et que, le sachant,
tout n'en continue pas moins de flâner.
VIII
Vers l'ouest, avec les derniers rayons rosés, en suivant bien la flèche sur le bas trop tendu de la nuif qui s'est penchée pour mettre l'avkrti dans sa poche, voilà
ce qui te tient encore, les yeux au ciel, debout sur ce parking où tu effiles dans le gris tes voiles de Colomb, tes routes de la soie et du sel et du seul, en attendant.
En attendant que tout finisse (tu dis towr comme celui qui siffle pour garder son ombre à ses côtés dans la ruelle obscure) tout : ce baiser — à peine — du couchant sur les lèvres
de celle qui s'en va en te laissant le quai.
LX
Ce que j'ai voulu, je l'ignore. Un train
file dans le soir : je ne suis ni dedans
ni dehors. Tout se passe comme si si
je logeais dans une ombre
que la nuit roule comme un drap
et jette au pied du talus. Au matin,
dégager le corps, un bras puis l'autre
avec le temps au poignet
qui bat. Ce que j'ai voulu, un train
l'emporte : chaque fenêtre éclaire
un autre passager en moi
que celui dont j'écarte au réveil
le visage de bois, les traverses, la mort.
Il est des heures rares
où toute apparence alentour vacille s’humilie s’efface
comme les tentures
mûres
fermant la scène, l’acte fini, dans la cohue.
Les sens sont engourdis, la minute en soi se complaît ;
et dans nos yeux vaguement étourdis
sans cause un sourire naît. »
Eugenio Montale, "Hautbois", Poésies éparses,
je me présente au monde
à mes ombres mêlée
un cri suffit pour saluer la terre
le ciel et mon visage à venir
Amina Saïd
nous sommes dans le songe du monde
comme un tranchant de clarté
nous sommes dans la transe de vivre
«l'élan le souffle le silence
le rêve de l'âme l'instant d'éternité
l'ombre transfigurée de ma mort
ce qui en moi vainement te cherche
tout commence et meurt avec les racines
calcinées du soleil sur le monde
car de toi me vient une part de lumière
mirage d'île sur l'écume de la mer
ainsi je ne dis pas, je chante
je brise la lumière pour que de toi elle se multiplie
je peins mes paupières aux couleurs de la terre
mes yeux se ferment sur une idée de la beauté
que tu portes comme une pudeur intime
je sème les pierres blanches de ma mort
je vole une minute de vie
à la courbe légère du temps
car de toi me vient une part de lumière
mirage d'île sur l'écume de la mer
je suis au monde comme un fruit
triste et heureux de la bouche qui l'embrasse
la voix de l'aube se mêle à la tienne
ainsi je ne dis pas, je chante
ce qui en moi vainement te cherche
depuis le jour où mes ombres
s'éparpillèrent autour de moi
crépuscule ébloui de la face d'un dieu barbare
le jour où une théorie d'oiseaux innocents
survola le mirage de mon île
rêve pur incisé dans la chair du temps
ainsi libre captive je m'achève et renais
avec la nuit ses miracles lumineux
*
apparu disparu avec l'impétuosité du printemps
comme un corps nu dans la lumière éteinte
une étoile lyrique dans la nuit ensorcelée
tu me gratifias d'une esquisse de sourire
depuis je célèbre le tumulte intérieur
ma folie de femme lentement détruite
puis reconstruite le profil d'un sourire
qui s'étend sur le silence de mon poème
femme de peu de mots qui écrit
qui écrit comme si elle savait comment
mon histoire a la tristesse à fleur de corps
l'aérienne innocence des ténèbres »
Amina Saïd, La Douleur des seuils, Clepsydre/Éditions de la Différence, Paris, 2002, pp. 36-37.
« je dois marcher longtemps encore
embrasser l’espace intérieur
m’élever de cercle en cercle
murmurer ce qu’il y a en moi
de plus pur que l’amour de plus nu
que la vie de plus vaste que la mort
je dois marcher longtemps encore
naître vivre mourir revivre
chaque instant de ma naissance
à mes renaissances survivre
au désir immense de la terre et du ciel
à celui que j’ai de ton corps
je dois marcher longtemps encore
pour arriver jusqu’à toi
attendre un nouveau printemps peut-être
car je ne sais aimer
que dans le temps de la lumière
les yeux fixés sur une autre forme de soleil »
Amina Saïd, La Douleur des seuils, Clepsydre/Éditions de la Différence, 2002, page 45.
« je n’existe dit le vent
que par ma folie
le sable dans mes veines
est rouge
preuve de vie
l’oiseau en mes courants
est mené par mon souffle
je loge en la plus haute tour
berce le fruit prolixe
de vos jours doux-amers
je ranime l’éternelle flamme
pousse les océans vers la terre
rien ne m’arrête
je suis le même en chaque lieu
sous d’autres noms on me révère
l’écho
naît de la vibration qu’il engendre
et moi colportant l’écho
sur le silence je prends
ma revanche
j’anime le cerf-volant des âmes
car l’âme vit
à tous les étages du monde
le temps du rêve est sa demeure
d’où elle sourit aux étoiles
qu’elle croit s’absenter
veille le fil tendu »
Amina Saïd, De décembre à la mer, Clepsydre/Éditions de la Différence, 2001, pp. 22-23.